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La renaissance des monuments disparus

Après la reconstruction du parlement de Bretagne, de la cathédrale du Christ-Sauveur et du théâtre de la Fenice à Venise, pourquoi ne pas faire renaître le chateau de Saint-Cloud ou le palais des Tuileries?

Une grande terrasse pavée dominant la Seine. Tout autour dix-huit ifs coniques plantés en forme de U face à la tour Eiffel. Voilà tout ce qu’il reste aujourd’hui au visiteur pour se représenter l’ancien château royal de Saint-Cloud, englouti par les flammes, le 13 octobre 1870, en plein conflit franco-prussien. Laurent Bouvet, fondateur de l’association « Reconstruisons Saint-Cloud », n’a toutefois pas dit son dernier mot. Ex manitou de l’immobilier et de la finance, ce Parisien de bonne famille, âgé de 46 ans, milite, depuis 2006, pour ressusciter le joyau néoclassique au cœur d’un écrin de verdure de 460 hectares. « Pendant plus de trois siècles, de nombreuses pages de l’histoire de France se sont écrites ici », rappelle le promeneur solitaire en franchissant les grilles du domaine.

Théâtre de l’assassinat d’Henri III le 31 juillet 1589, l’ancienne maison des Gondi, construite dans le pur style italien, fut rachetée dès 1658 par le Roi Louis XIV pour son frère Philippe, duc d’Anjou, dit « Monsieur ». Très vite, le nouveau duc d’Orléans y amorça des travaux d’agrandissement et de décoration sous la houlette des plus grands noms de l’époque, parmi lesquels Antoine Le Pautre et Jules Ardouin Mansart. Maîtresse des lieux de 1785 à 1790, la Reine Marie-Antoinette confia la touche finale au brillant Richard Mique, devenu Premier Architecte du roi Louis XVI. Menacé de disparition après la Révolution, l’ancien château royal fut finalement sauvé par le coup d’Etat de Bonaparte le 18 Brumaire. Résidence estivale de tous les souverains jusqu’à la chute du Second Empire, il vit le mariage civil de Napoléon Ier avec l’archiduchesse d’Autriche Marie-Louise, la signature des « ordonnances scélérates » de Charles X réformant le cens électoral et abolissant la liberté de la presse, ou encore la déclaration de guerre avec la Prusse le 19 juillet 1870. Des anecdotes oubliées de la mémoire collective qui pourraient soudainement rejaillir avec la résurrection du château.

Outre l’intérêt historique, cela permettrait de redonner une cohérence au parc. « Sans le palais, les jardins à la française, signés par André Le Nôtre, manquent cruellement de lisibilité », constate à regret Pierre-André Lablaude, architecte en chef des Monuments historiques en charge du domaine. C’est exactement le même type d’argument qu’avance Jean Tulard pour légitimer la reconstruction du château des Tuileries, détruit par la Commune de Paris en 1871. « Sans ce barreau initial, perpendiculaire à l’axe des Champs-Elysées, on ne peut rien comprendre à l’urbanisme de Paris », lance l’historien à qui veut l’entendre. Techniquement, le projet de Saint-Cloud semble tout de même plus réalisable : non seulement les plans et les descriptifs des décors intérieurs du XVIIIe siècle ont été conservés, mais surtout l’emplacement est resté vierge de toute construction.

Cent quarante ans après, les jeux sont pourtant loin d’être faits. « La plupart des chantiers de ce genre sont entrepris dans l’immédiateté de la destruction », souligne ainsi Philippe Belaval, directeur général des patrimoines au ministère de la Culture et de la Communication. Ce fut le cas notamment de la cathédrale d’Orléans, dévastée par les Huguenots pendant la deuxième guerre de religion, de l’Hôtel de Ville de Paris, réduit en cendres en mai 1871, ou plus récemment, du Parlement de Bretagne à Rennes, victime d’un terrible incendie, dans la nuit du 3 au 4 février 1994. « Après une journée d’affrontements entre manifestants marins-pêcheurs et forces de l’ordre, une fusée de détresse embrasa les combles du Palais, édifié au XVIIe siècle », raconte Alain-Charles Perrot, l’architecte en chef des Monuments historiques qui chapeauta tout le projet. « La toiture et la charpente partirent en fumée, de même que la magnifique voûte de la salle des Pas Perdus. Au matin, l’émotion était immense. La Bretagne venait de perdre un symbole majeur de son identité et de sa liberté vis-à-vis de l’ancien pouvoir royal. » Immédiatement, un grand mouvement populaire s’organisa. Les autorités locales créèrent l’Association pour la renaissance du Palais du Parlement de Bretagne, préposée à la collecte de dons. De son côté, l’Etat mit en place un comité scientifique chargé de recenser les vestiges qui subsistaient et de sauver ce qui pouvait encore l’être, comme les boiseries sculptées et dorées qui ornaient les plafonds de la Grand’Chambre. Dès le mois de novembre, la décision fut prise de rebâtir le bâtiment à l’identique. Les travaux démarrèrent en 1996 pour s’achever trois ans plus tard.

UN PHÉNOMÈNE INTERNATIONAL

Cet attachement aux repères architecturaux n’est pas propre à la France. Les Autrichiens n’ont-ils pas eux aussi redonné vie au Staatsoper de Vienne, touché par un bombardement américain le 12 mars 1945 ? « Les dégâts étaient tels que l’Etat envisageait au départ de tout raser », rapporte Oliver Schreiber, ingénieur diplômé au Bundesdenkmalamt, le Bureau fédéral des monuments historiques. « Mais l’opéra représentait une telle institution à Vienne qu’on décida finalement d’en reconstruire une réplique exacte, incorporant la façade qui avait été épargnée. » C’est également la charge symbolique qui présida à la décision de reconstruire le théâtre de la Fenice à Venise. « Le « phénix » commençait tout juste à effacer les stigmates du feu de 1832 lorsqu’il fut à nouveau frappé par les flammes, le 29 janvier 1996 », rappelle l’architecte italienne Elisabetta Fabbri, en guise d’introduction. « La décoration intérieure, en pur style rococo, fut complètement calcinée. Seuls les murs extérieurs étaient encore debout. » Dès le lendemain, le maire de l’époque, Massimo Cacciari, promit de rendre à Venise et au monde ce fleuron de l’art lyrique. En y apportant les quelques transformations qui s’imposaient. « L’un des principaux enjeux sur ce chantier consistait à introduire les équipements modernes, comme la climatisation ou le système de sécurité incendie, dans un bâtiment pas du tout conçu pour cela à l’origine », souligne Elisabetta, les yeux rivés sur les piliers de bois flambant neufs de la grande salle de spectacles, constitués d’une structure interne métallique. Autre casse-tête : ressusciter griffons, angelots de plâtre et autres festons en papier mâché au milieu des loges. « Pour ce faire, la Cité des Doges s’est adjoint les services du scénographe de la Scala de Milan, Mauro Carosi », précise la spécialiste qui supervisa toute l’opération. Avec force patience et minutie, le Napolitain redessina tous les décors à partir des photos d’archives et des premières scènes du film Senso de Luchini Visconti. « Soucieux du détail, il cherchait à restituer chaque élément à la perfection, tant au niveau des proportions que des couleurs », témoigne avec respect Elisabetta Fabbri. Pas question toutefois de fabriquer du « faux vieux ». Pour décorer les cinq étages superposés de loges, Mauro Carosi choisit un or pur rouge et jaune sans patine. A la réouverture officielle, le 14 décembre 2003, tous les spectateurs s’émerveillèrent… A l’exception des puristes de l’architecture. « A la Fenice, la valeur du symbole a largement primé sur  le problème de l’authenticité », reconnaît l’architecte. Mais il n’en va pas toujours ainsi. « D’ordinaire, en Italie, on considère qu’un monument privé de sa substance originelle perd tout intérêt. Car l’authenticité, pour nous, réside dans la matière, et non dans la forme. »

Une approche parcimonieuse qui s’inscrit dans la droite ligne de la Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, signée, en 1964, à Venise. « Inspiré des théories de l’historien de l’art Cesare Brandi, ce document proscrit a priori toute reconstruction, à moins qu’une documentation scientifique solide existe », développe Francesco Bandarin, directeur général adjoint pour la culture à l’Unesco. « Mais comment faire fi des pratiques en vigueur dans les différents pays ? Chaque société appréhende ses monuments en fonction de son propre système de valeurs. Il est donc nécessaire de faire preuve d’une certaine latitude. »

Depuis un demi-siècle, les reconstructions intégrales sont en effet monnaie courante en Europe centrale et orientale. Sous l’impulsion du Saint-Synode, la Russie est devenue maître dans l’art de la restitution d’églises. Parmi ses plus beaux faits d’armes, la recréation de la cathédrale du Christ-Sauveur, rasée par Staline en 1931. « Le 31 mai 1994, un arrêté municipal ordonna les travaux de terrassement, place Kropotkinskaïa, où une immense piscine circulaire avait été installée sous Nikita Khrouchtchev », se souvient Denis Romodin, spécialiste en Art nouveau et en architecture du XXe siècle.La première pierre fut posée le 7 janvier 1995, jour de Noël orthodoxe. Encore quelques sérieux coups de pioche, et le nouvel édifice en brique et béton put être inauguré, le 4 septembre 1997, pour le 850e anniversaire de la ville de Moscou. L’Allemagne n’est pas en reste. Après la Frauenkirche de Dresde, elle est en passe de faire resurgir de terre l’ancien château royal des Hohenzollern à Berlin. Objectif ? « Effacer les stigmates de la guerre et montrer au monde entier sa capacité à rebondir, comme l’a fait la Pologne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale », indique Loïc Vadelorge, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris XIII-Villetaneuse. De 1945 à 1966, elle s’attacha à rebâtir intégralement le centre historique de Varsovie, détruit à 80 % après l’insurrection anti-nazie d’août 1944. 

C’est la même volonté d’amnésie qui poussa la Maison blanche à réhabiliter le quartier des affaires de Seattle après l’incendie de 1889, qui ravagea 38 immeubles en deux heures. Quand un séisme menaça de rayer San Francisco de la carte le 18 avril 1906, les Etats-Unis s’empressèrent une nouvelle fois de jouer les pompiers. Le Canada frappa encore plus fort ! Chômage oblige, le gouvernement entreprit, en 1961, de remettre d’aplomb un quart de la cité historique de Louisbourg, en Nouvelle-Ecosse, afin de relancer la machine économique. « Erigée au XVIIIe siècle par les Français sur l’île du Cap-Breton, cette place-forte stratégique fut assiégée par les Anglais en 1758, puis démolie sur ordre du Premier ministre britannique », commente Bruce Fry, archéologue en chef à Louisbourg pendant les années 1960. Deux cents ans plus tard, bastions, tours et autres petites maisons de pêcheurs ont retrouvé leur place dans l’ancienne « Gibraltar de l’Amérique du Nord. « Cette ambitieuse reconstruction historique est la plus importante jamais menée sur le continent nord-américain. », se félicite Willis Stevens, gestionnaire des ressources culturelles pour l’agence Parcs Canada, chargée de protéger le patrimoine naturel et architectural national.

Au Japon, on n’attend pas que les objets du patrimoine soient endommagés pour les reconstruire. Tous les vingt ans, les grands sanctuaires, comme celui d’Isé à l’est de l’île de Honshu, sont intégralement détruits et recréés de toutes pièces selon les techniques traditionnelles. Pas de culte des œuvres d’art comme en Occident. Plus que la conservation de la forme plastique, c’est la transmission du savoir-faire mis en œuvre pour la réaliser qui prévaut. Une conception vivante du patrimoine qui concilie merveilleusement tradition et modernisme.