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La crise consacre la télémédecine

Longtemps restée marginale, la médecine à distance connaît un essor spectaculaire dans ce contexte de crise sanitaire. Un engouement qui fait les beaux jours des plates-formes du numérique. Et qui pourrait, à l’avenir, faciliter l’accès aux soins dans les déserts médicaux.

Consulter son médecin depuis le canapé du salon? Un confort auquel Camille Jullien, 41 ans, a goûté pour la première fois fin mars. «Epidémie de Covid 19 oblige, ma gynécologue m’a proposé de faire ma consultation de suivi de grossesse à distance», raconte cette ingénieure commerciale chez Orange. Habituée au numérique, au télétravail et aux visioconférences, Camille en est ressortie conquise. «Au bout de quelques minutes, j’avais vraiment l’impression d’être comme en face à face, témoigne-t-elle. L’échange était très fluide et m’a permis d’avoir toutes les réponses à mes questions sans attendre le déconfinement.»
Et si c’était là un effet secondaire inattendu de la crise sanitaire? Et si la digitalisation de la santé, qui est au cœur du plan «Ma santé
2022», porté par le gouvernement pour libérer du temps aux professionnels de santé et faciliter l’accès aux soins, était enfin en marche?
Tout porte à le croire. Bien sûr, on n’en est pas encore à échanger
des ordonnances électroniques d’un Etat à l’autre, comme c’est déjà le cas en Estonie et en Finlande. Mais la télémédecine, définie par le code de santé publique comme «une forme de pratique médicale à distance utilisant
les technologies de l’information et de la communication», n’a jamais connu pareil engouement en France. Selon les chiffres de l’Assurance maladie, plus de 1 million de téléconsultations ont ainsi été facturées entre le 6 et le 12 avril, ce qui représentait plus de 28 % de l’ensemble des consultations, contre 0,1% entre le 2 et le 8 mars. Et les patients
utilisateurs sont loin d’être tous des «digital natives». D’après les derniers
chiffres communiqués par la plateforme Doctolib, 15 % ont entre 55 et 64 ans et 11 % sont âgés de plus de 65 ans. «Les Français ont longtemps nourri la crainte que la télémédecine réduise le niveau de qualité de la prise en charge, déshumanise la relation avec les soignants et mette en péril la sécurité de leurs données personnelles, constate Pierre Traineau, directeur général du réseau Catel, un centre de ressources et d’expertise en e-santé. Mais quand le nombre de cas de Covid 19 a explosé, ils ont soudain ressenti une obligation vitale de distanciation sociale pour ralentir la propagation du virus.» La téléconsultation est alors apparue pour beaucoup comme la seule solution possible pour se soigner.

ADAPTER SA FAÇON DE TRAVAILLER
«En l’espace de vingt-quatre heures, les médecins ont donc dû s’y mettre et revoir, comme nous tous, leur façon de travailler. Nous avons parfois besoin d’être au pied du mur pour changer nos habitudes. C’est vrai pour la défense du climat comme pour la transformation de la santé», pointe-t-il. La télémédecine n’est pourtant pas nouvelle. Utilisée dès les années 1950 pour fournir une assistance médicale de bonne qualité aux marins à bord des bateaux, elle est devenue un outil incontournable aux Etats-Unis, au Canada et dans les pays d’Europe du Nord pour pallier de grandes distances, compenser une faible densité de population ou faire face aux conditions climatiques difficiles. Quid de la France? «La pratique a été officiellement reconnue par la loi Hôpital, patients, santé, territoires (HPST) de 2009, mais, faute de financement, elle est longtemps restée très marginale», note Catherine Holué, déléguée générale de French Healthcare association, qui regroupe près de 150 acteurs de la santé. L’avenant n° 6 à la convention médicale de 2016, signé par l’Union nationale des caisses d’Assurance maladie (Uncam) et les cinq syndicats représentatifs des médecins libéraux, a fait sauter un verrou important. «Depuis le 15 septembre 2018, tout médecin peut recourir à la téléconsultation, quels que soient sa spécialité, son secteur et son lieu d’exercice», rappelle Nicolas Revel, directeur général de l’Assurance maladie. L’acte est facturé au même tarif qu’une consultation physique en face à face et pris en charge par la Sécurité sociale à hauteur de 70%et par les complémentaires santé pour les 30 % restants. A condition de s’inscrire dans le parcours de soins, c’est-à-dire d’être envoyé par le médecin traitant ou, le cas échéant, par un médecin déjà consulté durant les douze mois précédents. «Le boom attendu n’a cependant pas eu lieu», note Roxana Ologeanu Taddei, enseignante-chercheuse à l’université de Montpellier, coresponsable de la chaire e-santé. A peine 60000 téléconsultations ont été enregistrées sur l’ensemble du territoire en 2019, contre 500000 espérées. La faute, en partie, à un manque de formation des personnels soignants. «Un certain nombre d’entre eux pensaient que ces nouveaux outils étaient réservés aux geeks, analyse-t-elle. Ne connaissant pas les plates-formes de téléconsultation, ils ne savaient souvent pas laquelle choisir, ni comment gérer tout le processus. Et avec leurs agendas souvent surchargés, il leur était difficile de dégager du temps pour se former.» La crise sanitaire ne leur a pas laissé le choix.

Entre le 6 avril et le 12 avril plus de 1 million de consultations vidéo ont été facturées

Trente-et-unième jour de confinement à Blangy-sur-Bresle (Seine Maritime). Un silence assourdissant enveloppe le hall de la maison de santé communautaire, plongé dans la pénombre. Il est 18 heures. Pas un chat dans la salle d’attente. Seule l’agente d’entretien, le visage caché par un masque chirurgical, erre dans les couloirs derrière son chariot de ménage. Soudain, une voix s’élève derrière une porte. «Bonjour madame,
que puis-je faire pour vous?»,
demande le docteur Alain Mikail, assis en
blouse blanche devant un écran d’ordinateur allumé. Depuis la mi-mars,
ce médecin généraliste assure 40% de ses consultations à distance avec un système de visioconférence. «Beaucoup de gens repoussent leurs
rendez-vous médicaux au cabinet de peur d’être contaminés,
constate-t-il.
Au point que certains confrères ont perdu jusqu’à 90 % de leur activité.» Grâce à la téléconsultation, dont les conditions de remboursement ont
été assouplies pendant la crise, il peut continuer à suivre ses patients sans leur faire prendre de risque… Tout en s’assurant un minimum de revenus.

UN CRÉNEAU POUR LES START-UP
Ophtalmologiste à Paris, le docteur Pierre Zéboulon est, lui aussi, un nouveau converti. «Bien sûr, la téléconsultation ne permet pas de procéder à un examen clinique complet ni de faire des mesures sur l’oeil comme au cabinet, mais en m’appuyant sur un interrogatoire approfondi et les photos envoyées par les patients, j’arrive quand même à résoudre la grande majorité des problèmes, comme les rougeurs, les douleurs, les infections, les allergies ou les petits traumatismes. Et si j’ai le moindre doute, je les envoie chez un confrère pas trop loin de chez eux.»
Ce nouvel engouement fait les beaux jours de startup comme Mes Docteurs (racheté fin 2017 parle groupe mutaliste VYV), qui ont
investi le secteur dès 2015. Après s’être spécialisée, à ses débuts, dans le télé-conseil médical, la jeune pousse marseillaise, qui compte aujourd’hui 27 salariés, a choisi de s’ouvrir aux téléconsultations. «Nous avons
développé un service par chat, audio ou visioconférence accessible vingt-quatre-heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, sans rendez-vous pour les adhérents de 70 complémentaires santé, soit plus de 20 millions de Français »,
explique la directrice générale Marie-Laure Saillard. «Et nous avons créé en plus Avec Mon Doc, qui permet aux médecins adhérents de faire des consultations à distance remboursées par la Sécurité sociale.» Une stratégie gagnante. «Notre chiffre d’affaires enregistre une croissance de 120 % par rapport à 2018», comptabilise-t-elle.

Flairant le bon filon, une kyrielle d’acteurs sont, depuis, apparus dans le paysage: Médecin Direct, Avis 2 Santé, Medaviz, Qare, ou encore Maiia, une filiale du groupe Cegedim née de la fusion entre Rendez-vous medicaux et Docavenue. «Dans ce genre de marché, il y a beaucoup de candidats, mais, au final, peu d’élus», assure Arnault Billy, le directeur général de Maiia. «Pour s’inscrire dans la durée, il faut consentir à un lourd investissement humain et technologique, qu’on ne peut pas se permettre quand on est trop petit. D’ici deux ans, il y aura donc un grand nettoyage.»

Pour l’heure, celui qui tire le mieux son épingle du jeu dans cette course à l’échalote, c’est sans conteste Doctolib, le leader de la prise de rendez-vous médicaux en ligne, qui s’est lancé sur ce marché en janvier 2019. A son actif, 125000 professionnels de santé hospitaliers et libéraux utilisateurs et 50 millions de visites de patients chaque mois. L’épidémie de Covid 19 n’a fait qu’asseoir un peu plus son leadership. «Près de 2 millions de téléconsultations ont été réalisées sur la plate-forme depuis début mars, contre tout juste 180000 entre janvier 2019 et mars 2020», se félicite son cofondateur et président Stanislas Niox-Château. Et l’entrepreneur ose croire que la tendance ne va pas
s’arrêter là… Même quand le service, offert aux médecins abonnés le temps de la crise, sera de nouveau facturé au prix habituel de 79 € par mois, tarif auquel il faut ajouter l’abonnement au logiciel d’agenda à 129 €.
Un avis unanimement partagé par tous les spécialistes du secteur. «De nouvelles habitudes ont été prises pendant le confinement, rappelle Arnault Billy. Je ne peux pas imaginer que des patients qui auront fait deux ou trois téléconsultations au cours des deux derniers mois n’en fassent plus du tout après. Idem pour les médecins.»

S’APPUYER SUR LES PHARMACIES
Pas question pour autant d’enterrer le mode d’exercice habituel. Les Français restent très attachés à la relation de proximité avec leur médecin, et une consultation par écran interposé ne remplacera jamais une consultation physique. Mais pour établir un diagnostic simple, renouveler une ordonnance ou contrôler l’évolution d’une maladie chronique, elle peut tout à fait avoir sa place. Une sorte de médecine au rabais, en somme? Pas du tout, tranche Angèle Malâtre-Lansac, directrice déléguée à la santé à l’Institut Montaigne. Dans un contexte de vieillissement de la population, d’inégale répartition des professionnels de santé sur le territoire et de contraintes budgétaires, la télémédecine devient un maillon indispensable de notre système de soins. «Non seulement pour améliorer les conditions d’exercice des médecins, mais aussi pour faciliter l’accès aux soins dans les déserts médicaux, développer la prévention et, in fine, générer des économies», détaille-t-elle. Une étude publiée en décembre 2018 par le cabinet Iqvia pour l’association des Laboratoires japonais présents en France (LaJaPF) estime en effet que la télémédecine permettrait de faire économiser 356 millions d’euros par an à l’Assurance maladie sur la prise en charge des patients atteints d’hypertension artérielle, de diabète et de cancer de la prostate, trois maladies chroniques.
Quelques freins doivent cependant encore être levés avant un déploiement massif. Notamment, la question de la responsabilité juridique, qui n’est toujours pas définie à ce jour. «Qui, de l’éditeur de logiciel ou du médecin,
est responsable en cas de panne de l’outil informatique ou de perte de données?»,
s’interroge ainsi Roxana Ologeanu Taddei. Reste le problème des zones blanches qui, faute de débit Internet suffisants, ne peuvent accéder à des visioconférences de qualité alors qu’elles coïncident souvent avec des déserts médicaux. Pour y remédier, la plateforme Maiia a sa botte secrète. «Aujourd’hui, on compte 21000 officines en France qui ont toutes une connexion Internet, rappelle Arnault Billy. Pourquoi ne pas s’appuyer sur elles et sur les infirmiers libéraux au plus près des patients pour faire des téléconsultations
accompagnées?»
Une manière d’éviter que la technologie déshumanise la médecine.